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 Makine contre Philipponat

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Ferrier
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MessageSujet: Makine contre Philipponat   Lun 17 Avr - 14:28

Citation :
Andreï Makine, Cette France qu’on oublie d’aimer, Flammarion 2006

Critique littéraire d'Olivier Philipponnat :

C’est le genre de livre qu’il faut commencer par la fin, pour ne pas regretter d’avoir aimé le début. Car ce petit essai passéiste, qui se présente comme une vibrante célébration du «mystère français» approché par un Russe, telle que certains hédonistes anglais savent aussi en tourner, n’en vient aux reproches amers qu’après vous avoir amoureusement ligotés. Et l’on regrette d’avoir d’abord succombé à son charme.

Makine a pour la France l’amour aveugle du zouave, le zèle ardent du converti. «Fort éloigné des milieux politiques», il semble en revanche assez proche de certains slogans. «La France, tu l’aimes ou tu la quittes», convenons-en, est assez grossier. Le sien est plus élégant : «Si vous n’êtes pas français, soyez dignes de l’être.», Normal, c’est une décalcomanie de Corneille, pas le chanteur franco-rwandais, l’autre. Car Makine a de saines et vieilles lectures, Pouchkine, Voltaire, Tolstoï, Bernanos, mais aussi Fabre-Luce, La Rocque et René Benjamin – du bout des doigts, certes, «et pourtant…».

Pour s’informer sur le monde, il préfère toutefois la télé. La mise en scène des jacqueries urbaines d’octobre 2005 l’a drôlement impressionné. «La France est haïe», et son cœur saigne. Dire qu’il s’est trouvé un rappeur («vomissures du rap» !) pour appeler à «baiser la France. Makine l’a lu dans L’Express. Mais ce refrain, depuis, a été repris par Villepin. Comment, la France si bonne, si laïque, si généreuse, ses cités «arrosées de milliards d’euros» (sic)… Se pourrait-il qu’elle ait été trop charitable ? Ici, ne pas prononcer le mot «colonisation» : «la décolonisation fut désastreuse pour les décolonisés», balaie Makine. De deux bienfaits, sans doute fallait-il choisir le moindre.

D’ailleurs, l’auteur sait de quoi il parle. N’est-il pas lui-même «un métèque à qui il est inutile de raconter des salades sur l’effroyable racisme des Français» ? Sans doute, mais un grand métèque aux yeux bleus, qui pleurniche au souvenir des «plus beaux soldats de la vieille France». Un métèque goncourisé, non sans mal, mais qui n’a pas subi les vexations immondes d’un René Maran, prix Goncourt 1921 pour son «roman nègre» Batouala. Voilà ce qu’il en coûte d’avoir été biberonné à la «France éternelle», comme il l’a raconté dans Le Testament français. Il ne faudrait pas mettre de cocaïne dans le lait des enfants.

Certes, Makine ne prononce pas le mot «dénaturalisation», mais on sent qu’il lui brûle les lèvres à l’évocation d’«une part de la population dite française» (p.99), entendez par-là ces drôles de «petits Beurs et gentils Blacks» qui ne respectent pas le couvre-feu social et mordent la main qui les nourrit. Il redoute la «police de la pensée et de l’arrière-pensée qu’exercent les antiracistes professionnels» (il y a donc de sots métiers), dénonce «l’imposture idéologique du multiculturalisme» (ce mensonge qui nous a fait tant de mal ?) et la «machine destructrice » qu’est devenue «la saine alternance démocratique», paroles stupéfiantes sous la plume d’un ex-citoyen soviétique. Et l’idéalisme, alors ? Au rebut, avec le défunt siècle des idéologies. Regrettable confusion, mais reconnaissez que les deux mots se ressemblent.

Andreï Makine, comme Mme Carrère d’Encausse, estime qu’il y a en France des sujets qu’il est interdit d’aborder. Ceux qu’il indique, pêle-mêle, prouvent le contraire : «la menace de l’islamisme», «l’immigration déferlante», «l’activisme excessif de toute sorte de minorités, homosexuelle entre autres» et, soyons justes, «l’antisémitisme des Français». Mais aussi, cerise sur le gâteau, «le sauvetage physique de la France» par Philippe Pétain, qui valait bien une «défaite morale» (p.71). Au détour de ce touchant hommage aux résistants, un fameux scoop : les «vrais responsables» de la défaite de 1940 n’étaient pas les boucs émissaires embastillés par Vichy, ni même le rouleau compresseur nazi, c’était, abracadabra, «les Français eux-mêmes» (p.81) ! Ce «tour de force de lucidité», Makine ne l’a pas réussi tout seul : il l’a recopié dans Le Printemps tragique de René Benjamin. Aucun risque que vous trouviez cet opuscule à la Fnac : le barde maréchaliste, antisémite distingué, n’y est plus référencé depuis 1944.

On l’aura compris, le dernier Makine est un petit ouvrage très jeune d’esprit, bien dans l’air du temps. La France qu’il nous enjoint d’aimer est une vieille institutrice, une baronne de Staff, une soldate inconnue, une Marianne fantomale, une Jeanne d’Arc en armure, une «cavalière d’airain» qui fait plus peur qu’envie. Mais l’amour ne se commande pas. À qui s’adresse-t-il en exhortant la «capacité des Français de dire “assez”» ? Personne n’aime voir cracher sur la France. Mais ce n’est pas nettoyer un crachat que de l’étaler. À quoi bon nous peindre une France aux outrages, si c’est pour l’accabler ? Pourquoi lui faire payer tout ce chagrin ? Aussi n’attendez pas que Makine soulage la France sur son chemin de croix. Après tout, elle l’a bien cherché. Pourtant, un roman lui aurait fait plaisir.

Nous n’oublierons pas d’aimer la France, c’est promis. Mais qu’Andreï Makine ne nous en veuille pas, cette fois, d’oublier son livre, quelque stimulant soit-il.
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