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 La révolution linguistique

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Ferrier
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MessageSujet: La révolution linguistique   Mer 7 Sep - 12:50

Citation :
La révolution linguistique
de Mustafa Kemal Atatürk

République de Turquie ou la «Dil Devrimi»

1 La réforme d'Atatürk (Dil Devrimi)

Atatürk (1881-1938)
Après l'effondrement de l'Empire ottoman en 1918, Mustafa Kemal Atatürk prit le pouvoir en Turquie en 1920. Mais il fut vite confronté à des conflits d'ordre militaire. Puis, après son élection au poste de président de la République en 1923, il entreprit une politique de modernisation et de laïcisation de l'État. La forme kémaliste du pouvoir a trouvé son expression juridique dans la Constitution du 20 avril 1924. D'après l'article 2 de cette constitution, la République, telle que décrite à l'article 1, était considérée comme «républicaine, nationaliste, populaire, interventionniste, laïque et révolutionnaire». Ces caractéristiques déterminent le contenu idéologique du Parti populaire républicain qui, sous Mustafa Kemal, était le seul parti unitaire toléré. L'un des volets de la politique de modernisation porta le nom turc de Dil Devrimi, c'est-à-dire la «révolution linguistique». Farouchement moderniste, Atatürk considérait comme révolu l'époque des empires fondés sur une base religieuse et refusait la magistrature suprême de l'islam sur son pays. En fait, il refusait l'usage de l'islam dans la gestion politique d'un État.

Mustafa Kemal considérait également que la réorganisation de l'État turc devait passer par un changement linguistique radical. Or, l'histoire compte peu d'exemples de ce genre où un gouvernement a entrepris des changements linguistiques d'une aussi grande envergure dans un délai aussi court et, il faut le reconnaître, avec autant de succès.

Durant l'Empire ottoman, la langue turque avait subi l'influence massive de l'arabe classique et du persan. L'élite dirigeante conduisait les affaires de l'Empire dans une langue turque savante et envahie de mots arabes et persans, appelée «turc ottoman». L'arabe était resté la principale langue de la religion et de la loi coranique, le persan était la langue des arts, de la littérature (la Dîvan) et de la diplomatie. Le turc parlé par le peuple, synonyme de grossièreté et de rusticité, n'était réservé qu'à des fins administratives locales. Le turcologue Louis Bazin, auteur de «La réforme linguistique en Turquie» dans La réforme des langues (Hambourg, 1985), fait le portrait suivant de la situation linguistique sous l'Empire ottoman:

Dans l'État islamique théocratique et multinationale qu'était l'Empire ottoman, soumis à une acculturation arabe et persane intense dans ses classes dirigeantes — et spécialement dans la classe intellectuelle, comme celle des ulémas —, la langue écrite officielle et littéraire était envahie de termes arabes et persans, de plus en plus éloigné du parler turc vivant, et inaccessible à la masse populaire turque.

Soulignons aussi que l'alphabet utilisé jusque là transcrivait assez mal la langue turque dans la mesure où, par exemple, l'alphabet arabe ne permettait de noter que trois voyelles, alors que le turc comptait huit voyelles brèves et trois longues. La plupart des lettrés étaient conscients de la situation, mais il leur semblait impossible de pouvoir modifier un système graphique qui avait servi à transcrire le Coran.

2 Le nouvel alphabet
Jusqu'en 1927, des discussions eurent lieu afin d'adapter l'alphabet arabe à la langue du quotidien des Turcs (le turc) en lui ajoutant quelques signes pour les voyelles. Peu de Turcs osaient soutenir publiquement qu'il fallait abandonner l'alphabet arabe. En 1928, Mustafa Kemal mit tout son poids dans la balance et créa une «commission linguistique» dont le mandat fut d'élaborer un alphabet turc adapté de l'alphabet latin et de purifier le vocabulaire. Le 14 août, l'ambassadeur de France écrivait à son ministre: «L'adaptation des caractères latins à la langue turque, réforme à laquelle Moustapha Kemal Pacha songeait depuis longtemps et dont il a pris personnellement l'initiative, est aujourd'hui chose accomplie.» La «révolution linguistique» (Dil Devrimi) débuta officiellement en mai 1928, lorsque les nombres écrits en arabe furent remplacés par leurs équivalents occidentaux. La réforme de la langue turque s'inscrivait dans l'idéologie d'un programme politique résolument nationaliste. Le but visé était d'élaborer un système d'écriture qui serait plus turc et moins arabe ou persan. Il fallait en faire une langue plus moderne et plus précise, pratique et moins difficile à apprendre. En réalité, l'adoption de l'alphabet latin avait également comme objectif d'insister sur le caractère moderne et de minimiser l'influence des conservateurs religieux, responsables pour Atatürk, de la décadence de la Turquie.

L'activité déployée afin de toucher les masses populaires analphabètes trouva son expression dans ce discours de Mustafa Kemal lors de sa «recommandation» à l'Assemblée nationale, le 1er novembre de la même année:

Il faut faut donner au peuple turc une clef pour la lecture et l'écriture et s'écarter de la voie aride qui rendait jusqu'ici ses efforts stériles. Cette clef n'est autre que l'alphabet turc dérivé du latin. Il a suffi d'un simple essai pour faire luire comme le soleil cette vérité que les caractères turcs d'origine latine s'adaptent aisément à notre langue et que, grâce à eux, à la ville comme à la campagne, les enfants de ce pays peuvent facilement arriver à lire et à écrire. Nous devons tous nous empresser d'enseigner l'alphabet à tous les illettrés, hommes ou femmes, qu'il nous sera donné de rencontrer dans notre vie publique ou privée. Nous sommes dans l'émotion d'un succès qui ne souffre de comparaison avec les joies procurées par aucune autre victoire. La satisfaction morale éprouvée à faire le simple métier d'instituteur pour sauver nos compatriotes de l'ignorance a envahi tout notre être.

Beaucoup de membres de l'Assemblée nationale favorisaient alors une introduction graduelle des nouvelles lettres pendant une période d’une durée pouvant aller jusqu'à cinq ans. Mustafa Kemal a «insisté» pour que la transition ne dure que quelques mois; et son avis a prévalu. Le jour même (le 1er novembre 1928), l'Assemblée nationale adoptait la loi sur le nouvel alphabet basé sur l'alphabet latin (élaboré par des linguistes autrichiens) en conformité avec les règles de la phonétique allemande, avec l'addition des lettres [ç] (consonne tch), [ğ] (allongement de la voyelle précédente: yoğurt = [yo:ourt]), [ö] (voyelle -eu- comme peu en français), [ş] (ch) et [ü] (voyelle -u- comme flûte en français). L'alphabet turc se compose de 29 lettres: 21 consonnes et huit voyelles. Les lettres -x et -q n'existent pas en turc.




Mustafa Kemal
en campagne
d'alphabétisation
La loi entrait immédiatement en vigueur dans toutes les écoles. Le 1er décembre de la même année, les journaux, revues, affiches, enseignes, cinémas, etc., devaient utiliser le nouvel alphabet. Devaient suivre dès le 1er janvier 1929 la correspondance dans toute l'administration publique, les banques, les sociétés commerciales, les livres, etc. Enfin, au 1er juin 1929, il ne restait plus que les actes d'état civil, les documents du cadastre et autres babioles. En quelques jours, les inscriptions arabes disparurent des rues, alors que les journaux emboîtèrent le pas presque aussitôt. Pendant ce temps, avec une craie et un tableau portatif, Mustafa Kemal parcourut tout le pays en donnant lui-même des leçons d'écriture de l'alphabet latin moderne dans les écoles, les places publiques, etc. L'ancien alphabet disparut d'autant plus vite que l'enseignement de l'arabe et du persan dans les écoles fut tout simplement interdit.

D'ailleurs, Mustafa Kemal, dont la réforme linguistique était devenue une affaire personnelle, avait déclaré à ceux qui s'opposeraient à son projet:

Tous ceux qui tenteront de se mettre en travers de mon chemin seront impitoyablement écrasés. Mes compagnons et moi, nous sacrifierons, s'il le faut, notre vie pour le triomphe de notre cause.

Suite logique des mesures prises, il devint obligatoire de lire le Coran en turc et non plus en arabe classique, ce qui équivalait sans doute pour un musulman orthodoxe à une véritable hérésie. On peut consulter l'alphabet turc, tel qu'il se présente aujourd'hui, en cliquant ICI.

3 L'épuration du vocabulaire
Parallèlement, Mustafa Kemal procéda à une grande épuration des tournures arabo-persanes et surtout du lexique envahi de mots arabes et persans. Pour lui et ses réformateurs linguistiques, les mots non turcs furent considérés comme des vestiges d'un passé révolu. La Société d'études de la langue turque (Türk Dil Kurumu), fondée en 1932, a surveillé étroitement le travail des lexicographes. Il s'agissait de remplacer le vocabulaire arabo-persan, d'une part (prioritairement), par un vocabulaire d'origine turque, d'autre part, d'intégrer des mots provenant des langues occidentales. Le processus s'étira sur quelques années (1928-1935). On commença à publier les nouveaux mots dans les journaux à partir de 1935. L'année précédente, le Parlement adoptait une loi obligeant les citoyens à prendre un nom d'origine turque: c'est alors que Mustafa Kemal, afin de donner l'exemple, prit le patronyme d'Atatürk, le «Père des Turcs».

Pour ce qui est du recours aux mots turcs, il fallut considérer le «fonds lexical des langues appartenant à la famille altaïque»: turkmène, ouzbek, ouïgour, azéri, kazakh, kirghiz, tatar, etc. Le résultat de cet énorme travail lexicologique fut publié en 1934 dans un recueil des formes lexicales d'origine arabe ou persane avec leur équivalent turc, suivi d'une liste alphabétique de ces mots turcs. Louis Bazin résume ainsi ces modifications:

1) Suppression de mots anciens arabo-persans sortis de l'usage; p. ex., le mot persan sehir («ville») remplacé par le mot azerbaïdjanais känd («village») utilisé sous la forme kent).

2) Création de néologismes par dérivation de mots turcs; p. ex., à la place du mot arabe tahkîk («enquête»), on construisit sorusturma sur la racine sor- («questionnner») dont dérivèrent successivement sorus- («s'entre-questionner») et sorustur («enquêter»).

3) Création de néologismes par composition; p. ex., le mot réfrigérateur a été formé de buzdolabi d'après buz («glace») et dolap («armoire»).

4) Emprunts aux langues occidentales. Beaucoup de mots ont été empruntés à l’allemand (qui a inspiré l’alphabet turc), au français (plusieurs centaines), à l’italien et à l’anglais. En voici quelques exemples: frisör (coiffeur), restoran, omlet, garson, apartιman, lavabo, factura, pantolon, telefon, televizyon, tirbuşon (tire-bouchon), sendika (syndicat), gişe (guichet), bilet (billet), traktör, otel (hôtel), endüstri, makine (machine), baraj (barrage), büro, polis (police), doktor, üniversite, radar, etc.

Bien que les puristes et les fanatiques aient favorisé la suppression complète de tous les mots non turcs, beaucoup de fonctionnaires ont compris que certaines des réformes suggérées tournaient au ridicule. Mustafa Kemal résolut le problème par une entourloupette ingénieuse, qui a embarrassé plusieurs experts de la langue. Faisant appel au nationalisme turc, il a prétendu que, historiquement, le turc était «la mère de toutes les langues» et que tous les mots étrangers avaient donc une origine turque. Ainsi, si un équivalent approprié ne pouvait être trouvé en turc, le mot étranger pourrait être conservé sans violer «la pureté» de la langue turque.

C'est ainsi que s'est constitué ce qu'on a alors appelé le öz türkçe, c'est-à-dire le «turc purifié», une expression qui caractérise parfaitement le but visé par Mustafa Kemal. Cette réforme qualifiée de «révolution linguistique» (Dil Devrimi) fut possible que par une intervention politique énergique et surtout par un pouvoir fort incarné par Mustafa Kemal Atatürk, le «Père des Turcs». Les questions linguistiques continuent de faire partie des actualités politiques en Turquie. Depuis la mort d'Atatürk en 1938, chaque décennie amène ses discussions, à savoir s'il faut favoriser un lexique plus traditionnel ou plus moderne. La Société d'études de la langue turque a perdu son statut semi-officiel en 1950 et plusieurs mots arabes et persans ont recommencé à réapparaître dans les publications gouvernementales. D'ailleurs, le domaine religieux n'a jamais été beaucoup affecté par la réforme linguistique. Les publications religieuses ont continué à employer un langage qui est encore aujourd'hui lourdement arabe ou persan dans le vocabulaire et très persan dans la syntaxe. Depuis 1990, l'apparition de mouvements religieux populaires a abouti à la réintroduction de nombreux termes islamistes utilisés dans la langue turque.

Évidemment, l'historiographie kémaliste a interprété l'Empire ottoman comme une «domination arabo-islamique» dont les Turcs furent «libérés» grâce à l'intervention politique d'Atatürk. Celui-ci considérait que la réorganisation de l'État turc devait passer par un changement linguistique radical. Toutefois, par la même occasion, Mustafa Kemal profita de la nécessaire turquification linguistique pour combattre les Kurdes qui, eux, parlaient une autre langue que le turc. Cela dit, il n'en demeure pas moins que, au plan de l'aménagement linguistique, la politique linguistique d'Atatürk constitue dans l'histoire de l'humanité un véritable exploit, d'autant plus que les succès du genre sont rares! Il faut admettre que cette réforme linguistique a favorisé un rapprochement indéniable de l'oral et de l'écrit et, par voie de conséquence, à l'élimination de l'analphabétisme. La clé de cette réussite réside dans le fait que la politique linguistique repose sur un nationalisme territorial moderne fondé sur la langue du peuple turc.
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